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Francis Bebey
© mondomix

Portrait de: Francis Bebey

Francis Bebey était un sage malicieux. Il parlait d'une belle voix douce, disait de belles choses sans être sentencieux ni bavard, et ses yeux d'un bleu étonnant brillaient d'une lueur espiègle. Grand monsieur discret, cet artiste camerounais a abandonné un jour l'Unesco (en 1974 il a démissionné du poste de Responsable du Programme de la musique à l'Unesco) pour se consacrer à la chanson. Auteur-compositeur de renom, il s'est produit dans des salles telles que le Carnegie Hall à New York, le Musée Edward Munch à Oslo, le Masonic Auditorium de San Francisco ou encore le Radio Deutschland de Berlin. Il a également signé des musiques de films (dont le fameux "Yaaba"). Et puis il était aussi un multi-instrumentiste de talent. Depuis quelques temps, délaissant sa guitare acoustique, il s'est donné corps et âme à la sanza (petit piano à lamelles métalliques, dont on joue avec les pouces), ouvrant de nouvelles perspectives où le jeu percussif ponctue les mélodies. L'univers de Francis Bebey était peuplé de voix d'enfants, de tambours de la savane, de flûte pygmée, d'odeurs de pluie sur la forêt, de chants d'oiseaux et de cieux africains. De ses chansons, de ses compositions, de ses livres, il se dégage la même aura poétique et sereine. Précurseur discret (selon la jolie formule de Libération), il a exploré les voies de l'écriture et de la musique, défrichant des pistes où d'autres s'engouffrèrent tandis qu'il continuait à chercher. Et à l'âge où beaucoup se reposent sur leurs lauriers, il s'est engagé avec une joie et une confiance quasi-enfantines sur de nouvelles routes. Pas les grandes voies bien éclairées, car Francis Bebey n'était pas un bolide et préférait les petits chemins de traverse, les fleuves tranquilles aux vagues bruyantes, avancer tout en flânant. A la fin des années 60 et au début des années 70, cet ex reporter-radio camerounais se produit à Paris, au Centre Culturel Américain, dans un spectacle où il mêle chants bantous, polyphonies pygmées et musiques traditionnelles d'Afrique de l'Ouest. Son copain Manu Dibango vient régulièrement lui prêter main forte. Il en résultera un premier enregistrement, "Idiba", en 1972. Passionné par la culture africaine et bien décidé à la faire connaître aux occidentaux, il publie en 1969 un des premiers ouvrages consacrés aux musiques traditionnelles. C'est sans doute une douce manière de prendre sa revanche, lui qui à l'école (à l'instar de tous les enfants des pays colonisés qui voyaient leurs cultures reniées) a dû apprendre par cœur "Nos ancêtres les gaulois" et les grands moments de l'Histoire de France. Ce qui était fascinant chez Francis Bebey, c'est qu'il était à la fois un ardent défenseur des langues, des traditions nationales et un moderniste cosmopolite, un chevalier de l'affirmation culturelle et un auteur francophone au verbe ciselé. Ses chansons humoristiques, qui l'ont rendu célèbre dans les années 70, sont des bijoux ironiques "Agatha", "La condition masculine", "Divorce Pygmée", "Si les gaulois avaient su..." sont autant de tubes satiriques qui ont fait le tour du monde, doucement, tranquillement et sans faire de remous. L'auteur de rimes souriantes, dénonçant la traite des blanches qui oblige les femmes à travailler au noir, pouvait aussi être le compositeur qui s'est aventuré à créer une oeuvre pour flûte pygmée et quatuor à cordes classiques. L'humanité qui émane de son sourire laissait deviner la dimension internationale de ce grand artiste. Et la simplicité de cet intellectuel sans faux-col, de ce poète des choses essentielles, se retrouvait jusque sur le web, puisque les 2 principaux sites qui lui sont consacrés ont été créés par ses amis (car à la suite d'un sérieux problème cardiaque, Francis a fait un long séjour hospitalier) et par son ex-voisin du dessous. Le résultat était à l'image du poète : simple, drôle et respectueux. En juillet 2000, le festival "Les Suds à Arles" avait consacré un grand hommage à Francis Bebey qui avait suscité tout un regain autour de l'artiste (articles dans les quotidiens Libération, Le Monde, émissions de radio…). En retour, il nous avait offert un vrai feu d'artifice : concert mémorable -empli de finesse et d'esprit- dans la cour de l'Archevêché, dialogues brillants avec l'association "Paroles de femmes" lors d'un débat public, visite du Musée Arts Latium guidé par sa sanza… Et puis nous avions partagé un joli moment en lui organisant un petit anniversaire surprise lors du grand repas de quartier. Emu et radieux, il regardait les habitants du quartier de la Roquette (descendus avec leurs tables, leurs chaises, à manger et à boire) en disant "On se croirait dans un village en Afrique où les gens sont heureux". Mais à cette époque, l'homme était déjà fatigué. Il n'avait pas pu repartir avec l'olivier -pourtant modeste mais déjà trop lourd à porter-que lui avait offert l'équipe du festival. On devait le lui ramener, il devait venir le chercher, on devait se rappeler…. et le temps est vite passé. C'est désormais trop tard. Francis Bebey est mort le 28 mai 2001 à 4h 30 du matin. Aujourd'hui, un petit rameau scintille tristement sous le soleil du midi, attendant en vain quelqu'un qui ne viendra plus jamais. Discrètement, Francis Bebey aura laissé son empreinte dans le patrimoine de l'Humanité. Mais sa disparition laisse aussi un grand trou dans le cœur de ceux qui ont eu la chance d'un jour le côtoyer. A l'image des branches d'olivier nous restons plantés sur terre, regardant le ciel où est sans doute parti ce grand bonhomme de petite taille et écoutant avec une gravité nouvelle ce poème de Birago Diop que Francis chantait en s'accompagnant à la sanza : "Ecoute plus souvent les choses que les êtres/ La voix du feu s'entend/ Entend la voix de l'eauCeux qui sont morts ne sont jamais partis/ Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire/ Ils sont dans l'ombre qui s'épaissit.Les morts ne sont pas sous la terre/ Ils sont dans l'arbre qui frémit/ Ils sont dans le bois qui gémit/ Ils sont dans l'eau qui court/ Ils sont dans l'eau qui dort/ Les morts ne sont pas morts. Ecoute plus souvent les choses que les êtres/ La voix du feu s'entend/ Entend la voix de l'eau/ Ecoute dans le vent le buisson en sanglots/ C'est le souffle des ancêtres".



Magali Bergès




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